« Les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles, et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qu’ils choisirent. » (Genèse 6:2)
Genèse 6 tient en quatre versets, et ils comptent parmi les plus énigmatiques de la Bible. Des êtres célestes s’unissent à des femmes ; des géants, les nᵉfilîm, apparaissent sur la terre ; puis vient le déluge. La Genèse n’en dit pas plus. Mais un autre livre a raconté cette histoire en détail.
Un livre oublié, mais cité par la Bible
Le Livre d’Hénoch circulait sous le nom du patriarche de Genèse 5, « le septième depuis Adam », qui « marcha avec Dieu ; puis il ne fut plus, parce que Dieu le prit » (Genèse 5:24). Sa première partie, appelée le Livre des Veilleurs, date au moins du IIIᵉ siècle avant Jésus-Christ.
Trois faits le rendent incontournable :
- Le Nouveau Testament le cite. L’épître de Jude reprend presque mot pour mot Hénoch 1:9 : « C’est aussi pour eux qu’Hénoch, le septième depuis Adam, a prophétisé… » (Jude 14-15).
- On l’a retrouvé à Qumrân. Les manuscrits de la mer Morte en contiennent plusieurs copies en araméen : les Juifs pieux du temps de Jésus le lisaient.
- Une Église africaine l’a toujours gardé. L’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo le tient pour canonique depuis le IVᵉ siècle. C’est grâce à elle que nous en avons le texte complet, en guèze. Pendant que l’Occident l’oubliait, l’Afrique l’a gardé.
Il ne s’agit pas de placer Hénoch au-dessus de la Bible. Mais l’Écriture elle-même s’y réfère : on ne peut pas faire comme s’il n’existait pas.
Le serment de l’Hermon
Le Livre des Veilleurs raconte que des anges, appelés « veilleurs », virent les filles des hommes et les désirèrent (1 Hénoch 6:1-2). Le mot araméen ʿîr, « veilleur », est celui que Daniel emploie pour les êtres célestes « qui veillent » (Daniel 4:13). Leur nom dit leur mission : c’étaient des gardiens, placés pour veiller sur les hommes. Jude et Pierre les appellent simplement des anges (Jude 6 ; 2 Pierre 2:4).
Leur chef, Shemihaza, craint d’être seul à porter un si grand péché. Alors ils sont deux cents à se lier par un serment, et ils descendent « aux jours de Jared » sur le sommet d’une montagne qui prend le nom de ce serment : l’Hermon, de ḥērem, « la chose vouée, l’anathème » (1 Hénoch 6:3-6).
Deux détails rejoignent la Bible de façon troublante. Jared, le père d’Hénoch (Genèse 5:18), porte un nom qui vient du verbe yārad, « descendre » : sa génération est celle de la descente. Et l’Hermon est la région où régnait Og de Basan, « le seul qui était resté de la race des Réphaïm », les géants (Deutéronome 3:11).
Ce que disent Jude et Pierre
Le Nouveau Testament reprend ce récit avec une précision qui étonne :
« Les anges qui n’ont pas gardé leur dignité, mais qui ont abandonné leur propre demeure, il les a réservés pour le jugement du grand jour, enchaînés éternellement par les ténèbres. » (Jude 6)
Pierre relie la chute de ces anges au temps de Noé, exactement comme Hénoch (2 Pierre 2:4-5). Et il parle ailleurs d’« esprits en prison, qui autrefois avaient été incrédules… aux jours de Noé » (1 Pierre 3:19-20).
Un homme pour porter la sentence
Le Livre des Veilleurs contient une scène d’une portée immense. Les veilleurs condamnés n’osent plus lever les yeux vers le ciel. Ils supplient Hénoch, un homme, de porter leur requête devant Dieu. Hénoch est enlevé jusqu’au trône, et il en redescend avec la sentence (1 Hénoch 13-16).
Des anges placés pour servir l’homme, et un homme tiré de la poussière qui monte jusqu’au trône pour porter leur jugement : ce n’est pas un détail. C’est déjà l’annonce de la vocation de l’homme, placé au milieu du désordre pour le remettre en ordre.